Guy Arcizet, Grand Maître du Grand Orient de France de 2010 à 2012 et membre représentant de la société civile dans notre association AIRE, nous a transmis la communication qu’il a faite à la commission nationale du GODF sur le revenu universel en septembre 2016, retranscrite ci-après.

Cette question nous ramène à une critique récurrente qui est faite au Revenu Universel que, avec Yoland Bresson, nous avions appelé Revenu d’Existence (RE), donné parce que l’on existe et non pas pour exister. Cette distinction était primordiale et, même, fondait notre démarche.

En effet la notion de RE est ambiguë. Elle est défendue par des libéraux extrêmes qui y voient, en détruisant le système des prestations sociales, une manière de responsabiliser les citoyens d’un pays, chacun devant prendre en main son propre destin et assurer sa couverture sociale, en cotisant à des organismes privés. Mais elle trouve aussi des chantres à la gauche de l’échiquier, qui pensent que l’aire d’action de l’état providence doit être étendue au revenu, la richesse d’un pays étant suffisante pour l’assumer. Dans cette dimension, le niveau du RE est important et il est fixé, par ceux qui en défendent l’idée, à 1500€ par exemple. Ainsi chacun, débarrassé du souci du quotidien, pourrait aller glaner aux champs et conter fleurette aux bergers ou aux bergères. Ces deux extrêmes se rejoignent on le voit bien sur un point : il est donné pour exister.

C’est bien ici que se pose l’interrogation sur le travail. Mais d’abord un constat : le travail n’est plus ce qu’il était ! Foin du métier ou de la profession. Le premier structurait l’identité de l’individu en lui donnant quasiment une raison de vivre. Le second l’assurait dans un statut social plus ou moins valorisant. En notre temps ne subsiste, dans l’immense majorité des cas, que l’emploi, accompagné de sa rémunération, qui permet de vivre ou de survivre.

J’ai eu l’occasion de dire que cette évolution se fait dans des mutations du temps social dominant. C’est ainsi que le métier florissait dans le temps sacré, du moyen âge au milieu du 19ème siècle. La profession, elle, était la marque du temps du travail, pendant un siècle, de 1850 à 1950 environ et l’emploi est devenu l’apanage – si l’on peut dire – du temps libre devenu le temps social dominant pour diverses raisons : l’allongement de la durée de vie, l’entrée tardive dans la vie active, la disparition non négligeable d’un grand nombre d’emplois liés à la dématérialisation des techniques et du savoir etc.

Bien sûr, ces constats  sociologiques (faits en particulier par Roger Sue, dans Temps et Ordre social) peuvent paraître artificiels. Ils ne sont pas dénués d’intérêt et de conséquences. L’intérêt est analytique et met en lumière à la fois une mutation des comportements et son impact en terme de dignité humaine. La notion d’emploi dévalue le métier ou la profession et les relègue derrière le temps du loisir. La « vraie vie » est celle que l’on peut s’approprier, dans une occupation choisie, hobby, vacances, vie associative où l’on peut se réaliser, etc. Elle est la plupart du temps fantasmée plus que vécue car le consumérisme l’a souvent envahie. (Je me souviens que, médecin, je découvrais que mes patients salariés subissaient dix ou onze mois de leur vécu, pour ne s’épanouir que pendant un à deux mois).

Les conséquences sont politiques. Le plein emploi reste une finalité pour beaucoup. On nous cite en exemple ces pays qui ont un taux de chômage très bas, en oubliant que les emplois précaires, mal payés, faussent les données et surtout nient la dignité de ceux qui les occupent pour survivre. Le rêve américain est emblématique de cet état de choses. Les populations les plus précarisées, émigrés, jeunes, personnes âgées, ont un ou deux emplois par jour et attendent la fortune, illusoire, sauf pour une poignée de happy few montrés en vitrine pour continuer à y faire croire.

Il me paraît que c’est sur ces données que devraient se faire, en toute clarté, les prises de position de nos politiques plus que sur les notions d’étatisme ou de libéralisme maintenant périmées dans la mondialisation, bien sûr irréversible. On peut le regretter, sans vivre dans le passéisme. L’ensemble de cette réflexion sur le travail a un lien avec le revenu universel, pour deux raisons.

D’abord le RE est une source de revenu perçu sans travail. Ce n’est pas la première. Les prestations sociales dans leur ensemble – surtout l’assurance chômage et la retraite, mais aussi les revenus financiers – ont depuis longtemps précédé le RE sur ce terrain.

Mais notre imaginaire collectif est imprégné fortement par la religion. Il est dit dans la Bible : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (Genèse chapitre 3, verset 19). Donc, recueillir de l’argent donné par la collectivité, sans contrepartie, déclenche un sentiment de malaise.

On aura beau affirmer qu’il s’agit en l’occurrence de redonner à chacun une partie du patrimoine qui est le sien, dans le pays où il vit, et qu’il a – quelle que soit sa personnalité, son statut social – contribué à construire, seul ou avec ses ancêtres, le malentendu persistera. Les perfides, dont je suis, en profitent pour glisser que les prestations sociales ou les revenus financiers ne provoquent pas la même opprobre. On est là dans une vision mystique de l’argent (le Veau d’Or, pour revenir à la Bible) qui pourrait être analysée plus longuement.

D’autre part, et c’est la deuxième partie du lien entre RE et travail, un argument est fréquemment avancé pour contrer l’idée même de RE : ce fameux RE serait une entreprise de destruction du travail. Pourquoi travailler si l’on a déjà des revenus ?

Curieuse philosophie qui limite les motivations de l’activité de l’Homme à la contrainte matérielle et dénie toute transcendance de l’être dans l’art ou la spiritualité religieuse ou non. On peut y répondre par une dimension et un sens du travail rarement approchés, qui font que le travail est une activité inhérente à la nature humaine, que nous travaillons tous et tout le temps dès notre naissance.

On peut hiérarchiser les activités. Mais ce jugement sera toujours subjectif. Le travail n’est pas uniquement activité physique ou intellectuelle, c’est un outil d’adaptation à l’environnement que le génie humain utilise. De par sa vie, son existence, parce qu’il vit, qu’il existe, chacun travaille et donc a droit à la dignité. Le grand mot est lâché à nouveau, car « la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine constitue le fondement de la liberté de la justice et de la paix dans le monde ». Le RE participe à la reconnaissance de cette dignité. Pour cela il faut aussi accepter qu’il y ait un travail passif dans le rêve ou la méditation sur lequel on a vite fait de plaquer le mot paresse, dont cependant certain ont fait l’éloge. Le rien et l’inutile doivent être réinventés. Les poètes l’ont déjà fait.

Il est vrai, si l’on veut être pragmatique, que le mot rentable est devenu emblématique de notre civilisation consumériste. D’où un grand nombre de désordres, même dans notre for intime quand on ne se sent pas utile ou productif. Le médecin sait toutes les pathologies qui accompagnent l’inactivité forcée du chômage, par exemple.

En conclusion, il nous faut mettre en lumière ce qui fait l’intérêt du Revenu d’Existence.

D’abord dire confirmer que ce n’est pas une panacée, un remède à tous les maux et désordres économiques ou sociaux. Cependant, le RE nous interpelle sur un certain nombre de sujets dont le moindre n’est pas le travail et ses mutations dans notre monde.

Nous n’avons qu’une alternative : accepter et subir ou nous révolter. Encore faut-il que pour être productive, la révolte soit en lien avec l’analyse et la raison critique. C’est ce qu’il faut essayer de faire avec le Revenu d’Existence.

Guy Arcizet – Septembre 2016

 

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